Germaine de Staël et George Sand en dialogue avec leurs consoeurs polonaises

Fournier Kiss, Corinne (2020). Germaine de Staël et George Sand en dialogue avec leurs consoeurs polonaises. Clermont-Ferrand: Presses Universitaires de Clermont-Ferrand

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Cette étude se propose d’examiner comment Mme de Staël et George Sand, qui pour leur part ont exprimé à de nombreuses reprises un bienveillant intérêt pour la Pologne, ont été lues, perçues et reçues dans la société polonaise du XIXe siècle : un accent tout particulier sera mis sur les appréciations de leurs œuvres au cours des années 1840-1850. Le « et » placé entre les deux femmes de lettres françaises dans le sous-titre de l’ouvrage est ainsi à comprendre non seulement comme une conjonction destinée à les relier dans un contexte de successivité, – c’est-à-dire indiquant qu’il s’agira d’abord d’analyser le cas d’une auteure, puis de l’autre, ce que nous ferons effectivement dans un premier temps pour bien saisir la spécificité de chacune - mais aussi et surtout d’un « et » qui relie les deux femmes dans un contexte de simultanéité : c’est à la circulation conjointe de George Sand et de Mme de Staël de la France à la Pologne que nous accorderons l’essentiel de notre attention, et en ceci, nous croyons respecter le mode de fonctionnement de l’accueil qui a été réservé à ces deux femmes d’exception en Pologne.
C’est là en effet l’une des grandes particularités et originalités de la réception polonaise de George Sand et de Mme de Staël : si Mme de Staël a bénéficié d’une certaine réception (modeste) contemporaine à celle de la production de ses œuvres, elle en a joui d’une seconde au moment où Sand s’est mise à écrire ; c’est dire que lorsque le phénomène Sand a commencé à faire parler de lui dans la sphère littéraire polonaise, il a entraîné dans son sillage une redécouverte de Mme de Staël, dont on s’est (re-)mis à lire certaines œuvres de manière concomitante aux romans de sa compatriote - tout comme si la Dame de Nohant apportait un nouvel éclairage sur la Dame de Coppet, voire ne pouvait être appréhendée que dans la filiation directe de celle-ci, ou encore tout comme si la ressemblance entre leurs œuvres était si frappante qu’une lecture et un débat croisés tombaient sous le sens. Cela est surtout vrai en ce qui concerne la réception de Mme de Staël et de George Sand par les femmes écrivains, que cette réception se manifeste de manière officielle (matériel critique ayant fait l’objet de publications) ou non (ego-documents) : celles qui ont commenté l’œuvre de Sand ont souvent été poussées à revenir sur l’œuvre de Staël, tantôt pour les embrasser dans un même élan d’admiration, tantôt au contraire pour les intégrer dans un même mouvement de dépréciation, tantôt encore pour les confronter à partir de perspectives concurrentielles – positions critiques qui s’expriment cependant chaque fois aussi par la reconnaissance, pour le meilleur et pour le pire, de leur rare « génie ». Fait digne de mention : c’est dans la mouvance de la réception de Sand et des premières traductions de ses œuvres qu’un ouvrage de Mme de Staël, Corinne ou l’Italie, est publié en 1853 pour la première fois en polonais dans sa version intégrale, sous le titre de Korynna czyli Włochy et dans une traduction due à la plume de la femme écrivain Łucja Rautenstrauchowa.

George Sand, nous y reviendrons dans ce travail, a toujours été fort discrète sur sa dette envers Mme de Staël, et elle a tout fait pour se distinguer de la dame de Coppet. Elle lui reconnaît certes une même indépendance d’esprit face à l’opinion publique : « La fière Mme de Staël avec sa cour de Coppet a été insultée tout autant que moi dans les journaux et ce n’est pas à Benjamin Constant qu’elle a dû d’en triompher. Et moi […], si j’ai jamais un nom je ne le devrai qu’à moi, et ce n’est aucun ami qui me le donnera, aucun feuilletoniste qui me l’ôtera » . Néanmoins, elle est rétive à toute autre comparaison : « Je ne suis pas Mme de Staël », affirme-t-elle dans l’une de ses lettres de 1852 , tandis que dans une autre, elle montre un certain agacement de ce qu’elle ne puisse dire ouvertement que Mme de Staël est ennuyeuse . Et si elle reconnaît que Corinne ou l’Italie fait partie de ses lectures de jeunesse, son attitude ne pèche pas moins par condescendance lorsqu’il s’agit de s’exprimer concrètement sur le mérite littéraire de Mme de Staël : à Michel de Bourges, elle confie son vœu d’avoir « un cœur détaché des faux biens et des chimériques grandeurs », car les « couronnes de fleurs et d’épines » ne sont bonnes que pour les « crâne[s] ambitieux de quelque Corinne » ; dans sa quatrième lettre d’un voyageur, elle est d’avis que les Réflexions sur le suicide ne réservent aucune surprise, ne sont qu’un « écrit correct, logique, commun quant aux pensées », et dont la lecture a eu sur elle l’effet contraire à celui pour lequel il a été conçu : « il a redoublé pour [elle] l’attrait du suicide » et ne lui a procuré « d'autre soulagement que le plaisir d'apprendre que Mme de Staël aimait la vie, qu'elle avait mille raisons d'y tenir, qu'elle avait un sort infiniment plus heureux » que le sien . En outre, un certain nombre de propos peu courtois envers Mme de Staël figuraient dans la première version des Lettres d’un voyageur publiée dans la Revue des deux mondes, mais elles ont été supprimées des versions suivantes sous l’instance de ses amis. C’est dire que George Sand n’aurait sans doute pas été ravie d’une réception qui l’appréhende dans un geste commun avec Mme de Staël.
De manière générale, la critique française, beaucoup plus consciente que la critique polonaise de la distance historique, politique et sociale qui sépare les deux femmes de lettres, semble avoir suivi Sand sur ce point et l’avoir unanimement reconnue, que ce soit pour mieux la louer ou pour mieux la fustiger, comme un phénomène littéraire féminin à part ne devant pas grand-chose à qui que ce soit, et encore moins à une quelconque devancière : de Jules Michelet qui, dans L’Amour, affirme que « le grand prosateur du siècle est une femme, Mme Sand » , à Charles Baudelaire, qui prétend qu’en lisant Sand, « nos yeux, amoureux du beau, n’ont jamais pu s’accoutumer à toutes ces laideurs compassées, à toutes ces scélératesses impies (il y a même des poétesses de l’impiété), à tous ces sacrilèges pastiches de l’esprit mâle » , en passant par Gustave Flaubert et Victor Hugo, qui tous deux sont dans un premier temps d’avis que « Sand ne sait pas écrire » mais changeront d’opinion au cours des années – aucun ne recourt au point de comparaison de Mme Staël pour caractériser sa manière d’écrire. Avec cependant au moins une remarquable et puissante exception, celle de Sainte-Beuve. Dans son étude de 1835 sur Mme de Staël, le nom de Sand est régulièrement convoqué à l’appui de son argumentation sur la haute valeur littéraire de la prose de Mme de Staël, et il n’hésite pas à conclure son texte en s’adressant directement à la Dame de Nohant : il lui prête des paroles et des sentiments qui ne lui ont en aucun cas été dictés par celle-ci et qui relèvent, par là même, de la pure construction critique : « O Vous, que l’opinion déjà unanime proclame la première en littérature depuis Mme de Staël, vous avez, je le sais, dans votre admiration envers elle, comme une reconnaissance profonde et tendre pour tout le bien qu’elle vous aurait voulu et qu’elle vous aurait fait ! Il y aura toujours dans votre gloire un premier nœud qui vous rattache à la sienne » .

C’est ce « nœud », mis en évidence par Sainte-Beuve et contre lequel Sand s’est rebellée, que les Polonaises semblent avoir également repéré : le premier apport de ce travail consiste, en parlant de Mme de Staël, de George Sand et de la Pologne, à se conformer à la perception des Polonaises, et donc à embrasser les deux grandes figures féminines de la littérature française du XIXe siècle dans un mouvement de continuité, de complémentarité et de solidarité, indépendamment de ce que celles-ci auraient pu en penser, indépendamment également des démarches d’une certaine critique française et européenne.
Les Polonaises, cependant, ne se sont pas seulement contentées de considérer de l’extérieur les problématiques littéraires communes soulevées par les deux femmes de lettres, mais également de l’ « intérieur », puisqu’elles témoignent dans leurs œuvres mêmes de cette mise en relation : l’influence potentielle, avouée ou non, de Sand et de Staël, se laisse en effet conjecturer à divers moments de leur créativité sans qu’il soit toujours possible de démêler ce qui pourrait venir de l’une plutôt que de l’autre.
Le deuxième intérêt de ce travail, dans le prolongement du premier, réside donc dans son examen attentif de la façon dont les femmes écrivains polonaises ont traduit leur perception de la continuité Staël-Sand au sein de leur œuvre et dans leur écriture mêmes. Envisager l’influence mêlée des deux femmes de lettres françaises sur une littérature relève sans doute également d’une démarche inhabituelle. Linda M. Lewis, dans son ouvrage sur Mme de Staël, George Sand et la femme artiste de l’époque victorienne a certes procédé de la sorte, mais elle se limite au seul impact conjoint de Consuelo et Corinne sur la littérature anglaise du XIXe siècle. Les autres études qui réunissent dans un même ouvrage des réflexions sur les influences staëliennes et sandiennes, tel par exemple le livre de Virginie Wortmann-Lacouronne qui traite de l’impact des romans féminins de Staël et de Sand sur la littérature allemande , le font de manière séparée (examen de l’influence de l’une sur certains romans, puis examen de l’influence de l’autre sur d’autres romans).
Enfin, la troisième contribution de cette monographie à la recherche littéraire est de mettre à disposition du public français un corpus peu connu, voire inconnu, puisque les textes polonais ici interrogés n’existent ni en traduction française ni dans d’autres langues romanes ou germaniques – à l’exception d’un seul, Dziurdziowie d’Eliza Orzeszkowa, qui existe en traduction allemande sous le titre de Die Hexe . Toutes les traductions du polonais sont miennes.

Item Type:

Book (Monograph)

Division/Institute:

06 Faculty of Humanities > Department of Linguistics and Literary Studies > Institute of French Language and Literature

UniBE Contributor:

Fournier Kiss, Corinne

Subjects:

800 Literature, rhetoric & criticism > 840 French & related literatures
400 Language > 440 French & related languages
800 Literature, rhetoric & criticism > 890 Other literatures

ISBN:

978-2-84516-946-3

Publisher:

Presses Universitaires de Clermont-Ferrand

Language:

French

Submitter:

Corinne Ingrid Fournier Kiss

Date Deposited:

04 Jun 2020 13:41

Last Modified:

23 Jul 2020 09:58

URI:

https://boris.unibe.ch/id/eprint/144245

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